Rugby, cohésion sociale et réconciliation

forum public 10 juillet 2021 « Rugby, cohésion sociale et réconciliation » compte rendu

Les sociétés sont régulièrement confrontées à des mécanismes de violences collectives qu’elles soient directes (violences « matérielles » pouvant opposer des structures organisées) ou latentes (violences découlant d’une réalité économique ou géopolitique spécifique). Dans ces situations constitutives de phénomènes d’exclusion et de fragmentation du corps social, le rugby a pu remplir une fonction de réduction des phénomènes de violence participant ainsi au maintien d’un dialogue et de pratiques susceptibles de contribuer à restaurer la cohésion de la communauté dans laquelle il s’exprime. Le rugby a parfois été confronté aux conflits et tensions sociales spécifiques des sociétés dans lesquelles il est pratiqué. Dans certaines circonstances, comme au Pays basque dans les années 1990, il est resté un espace d’interaction pacifique et de cohabitation au sein d’un environnement social divisé et a ainsi participé à diminuer ces tensions et à la résolution globale du conflit.

Si le rugby s’est d’abord développé – notamment en Grande-Bretagne – dans des milieux sociaux privilégiés, il a rapidement, tant en France qu’au Pays de Galles, touché des milieux plus populaires. S’il est aujourd’hui un sport socialement universel, il devient également un instrument d’intégration sociale à destination de populations vulnérables. L’action des ONG Serge Betsen Academy et Ovale citoyen – notamment au travers de la Charte du sport inclusif – apparaît particulièrement représentative de cette dynamique.

 

Normes

Bibliographie

Ressources

1eme table ronde 14h30-15h45

1ère intervention – Le rugby à Baigorri dans les années 1990

Georges Duzan, entraîneur de l’US Baigorri dans les années 1990, a partagé ses souvenirs de cette époque-là qui était empreinte de tensions, mais aussi d’achèvements sportifs et de fair-play. L’atmosphère dans laquelle vivaient les habitants de Baigorri a été marquée par l’attentat du 19 mars 1982 où deux CRS perdirent la vie. Attribué au groupe Iparretarrak suivant le mode opératoire des GAL espagnols, ce double assassinat eut pour conséquence d’envenimer les tensions entre indépendantistes et nationalistes, entre ceux en faveur d’une lutte armée ou d’une lutte pacifique, et par extension, entre tous les habitants. Des amis d’autrefois, pour des convictions politiques, ne s’adressaient plus la parole et une partition du village s’opéra. Peiné par la situation et craignant le pire, Georges Duzan se demanda comment gérer une telle situation et s’il serait encore possible de jouer au rugby face à une telle division. Selon lui, la réponse était toute faite. Non seulement, il serait possible de jouer au rugby, mais également d’utiliser le sport comme instrument de réconciliation. Lorsque les joueurs entrent sur le terrain, ils laissent leur activisme politique en dehors et revêtent le maillot de leur équipe. Ils ne représentent plus un parti politique, mais une équipe unifiée. Et même si l’unité peut faire défaut, la violence du jeu ou des propos des supporters forcent les joueurs à se serrer les coudes. Il en est de même face à la pression médiatique et de l’opinion publique. Lorsqu’ils sont sur le terrain, les joueurs défendent leur village et leur réputation. Au fur et à mesure du jeu et des matchs, consciemment ou non, une certaine forme de cohésion et d’estime mutuelle se forge. Ainsi, le rugby est un espace neutre, dépourvu de tout jugement où seul compte le jeu. Néanmoins, en vue d’assumer la neutralité du sport, Georges Douzan a pris toutes les précautions nécessaires pour éviter la politisation du jeu. La distribution de tracts à l’entrée des vestiaires était prohibée, car les tensions dans les vestiaires restaient vives. Il était en effet impossible de rester neutre, voire très mal vu de l’être, ce qui poussait les uns ou les autres à revendiquer une certaine posture politique. Toutefois, sur le terrain, après le premier coup de sifflet et la première mêlée, les tensions s’estompaient et le match primait sur tout le reste. Pour finir, un de ses plus beaux moments fut lorsqu’il vit deux jeunes rugbymen, auparavant fâchés, boire à nouveau au bar du village, ce qui atteste de la dépression des hostilités. Le fait qu’il n’y ait jamais eu de débordements lors de matchs va également en ce sens. Par conséquent, il semble plus facile d’oublier ce qui a séparé les villageois que de se défaire de ce qui les a rapprochés.

2èME INTERVENTION – RUGBY ET AIDE AU DÉVELOPPEMENT

Serge Betsen, joueur de rugby français et fondateur de Serge Betsen Academy, a parlé des activités de son ONG qui offre à de jeunes populations fragilisées du Mali et du Cameroun, un soutien scolaire, médical et la possibilité de jouer au rugby. A l’inverse de la première intervention où le but du jeu était de réconcilier des individus déjà structurés et ayant des valeurs radicalement différentes, notre second intervenant cherche à structurer de jeunes individus en devenir et à leur inculquer certaines valeurs pour forger les personnes qu’ils seront demain. Ainsi, l’emphase est plutôt placée sur le façonnement individuel que collectif. En effet, dans leurs pays respectifs où les inégalités sont très grandes et les hiérarchies parfois très fortes, les individus les plus pauvres et plus particulièrement les jeunes se retrouvent fragilisés, ce qui peut occasionner un sentiment d’insécurité, de perte d’estime de soi, voire mener à des formes de délinquance, et à une rupture avec la société conventionnelle. Toutefois, la symbiose qu’offre la Serge Betsen Academy en connectant sport, éducation et soins permet de réconcilier les jeunes avec eux-mêmes et la société en les poussant à se dépasser. Plus sûrs d’eux, mieux intégrés et mieux estimés, ces jeunes auront moins de chance de se désolidariser de la société et de s’adonner à des activités illégales ou de développer des comportements antisociaux. Au contraire, ils l’amélioreront certainement, car comme l’a démontré notre intervenant précédent, le rugby, et le sport en général, transmettent des valeurs constructives, fédératrices, de fair-play et de résilience, le ciment d’une société saine.

3ÈME INTERVENTION – RUGBY ET INTÉGRATION SOCIALE

Lucas Puech, représentant d’Ovale Citoyen, nous a informé sur les actions de son association qui vise à intégrer les victimes des violences sociales. L’association, née dans un squat avec des sans-papiers, des SDF et des réfugiés, permet l’accès au rugby à toutes et à tous. En effet, forte de plus de 50 membres de 20 nationalités différentes, l’association représente une grande diversité d’individus aux parcours variés. Le défi est double. Tout comme à la Serge Betsen Academy, le but est d’arriver à (re)structurer des individus fragilisés tout en transcendant les différences de valeurs, qu’elles soient religieuses, politiques ou autres entre les joueurs, ce qui fut la mission de l’US Baigorri. Cependant, le but n’est pas de gommer ou de nier les différences entre tous, mais de les accepter. Par exemple, si une personne donnée a des réticences à jouer avec un homosexuel ou avec une personne d’une autre ethnie ou d’une nationalité différente, le but n’est pas d’ignorer la discrimination ou d’expulser directement l’individu. L’objectif étant d’apprendre le vivre-ensemble et de faire évoluer ses propres croyances, Ovale Citoyen utilise le terrain comme un espace d’écoute non-violent. Ainsi, l’individu sera écouté et non directement jugé, dans l’optique de comprendre les fondements de son système de valeurs et de déconstruire ses préjugés. Si rien n’y fait sur le moment, l’individu jouera sur un autre terrain jusqu’à ce que le temps fasse son œuvre et qu’à force de matchs, la cohésion s’instaure. Par ailleurs, tout comme le soulignait Georges Duzan, le rugby permet de canaliser les sentiments adverses que les joueurs pourraient avoir hors-terrain et à les rediriger vers l’équipe adverse sur le terrain. Le rugby déplace alors la violence et la redirige, ce qui renvoie à cette idée de lieu de neutralité précédemment évoquée. Pour conclure, le temps d’un match, les identités sociales sont délaissées pour une identité commune, bien souvent clanique qui permet de transcender ordre établi et préjugés. En espérant, qu’à terme, comme le disait notre premier intervenant, ces moments de complicité dépassent les divisions du quotidien.

2 ème table ronde 16h-17h15

Rugby et lutte contre les violences sexuelles

La prise en charge des victimes des violences sexuelles et des violences basées sur le genre est devenue l’un des axes majeurs de la Justice transitionnelle. Depuis le Prix Nobel décerné au Dr Mukwege et la prise de conscience de l’intensité de ce problème, de nombreux instruments ont été mis en place. Le rugby est doublement concerné par cette question. En tant que réseau d’associations et de structures de formation, il met en contact des enfants pratiquant avec des adultes et constitue, tout comme l’école, les églises et bien d’autres structures accueillant des jeunes enfants, un espace au sein duquel le risque de la pédocriminalité ne peut plus être éludé. Par ailleurs, comme activité incarnant des valeurs de combat et de « masculinité », le rugby exacerbe parfois certains stéréotypes de genre, avec le risque de voir certaines orientations sexuelles stigmatisées. Pour répondre à ces risques, le rugby demeure un espace d’éducation et de prévention, qui a développé depuis quelques années des initiatives intéressantes, et courageuses, dans ce domaine.

1ère intervention – Violences sexuelles et sexistes dans le discours sportif

Sylvain Ferez, enseignant-chercheur en sociologie à l’université de Montpellier et directeur du laboratoire SANTESIH au sein duquel il anime deux programmes de recherche en lien avec la structuration du mouvement handisport et l’impact du diagnostic de séropositivité au VIH sur l’accès aux activités sportives, nous explique les enseignements qu’il a tirés de ses recherches quant aux discriminations de genre et de sexe. En effet, ayant effectué une thèse sur l’investissement des femmes dans le milieu de l’éducation physique et sportive, il a pu s’adonner à une analyse socio-économique de l’impact que les mouvements féministes des années 1960 et 1970 ont pu avoir sur le milieu de l’EPS, notamment sa féminisation. De fil en aiguille, il s’est intéressé à l’impact social qu’ont eu les mobilisations gays sur l’insertion de personnes homosexuelles dans le sport, mais aussi si celles-ci ont réussi ou non à faire évoluer les mœurs. Par extension, il s’est penché, et même spécialisé, sur la question du VIH, qui selon lui était fortement tabou à l’époque. Ainsi, comme nous le comprenons, cette pluridisciplinarité lui permet de dresser un bilan pour le moins étayé des discriminations de genre dans le sport et de s’attaquer à leurs racines.

Il soutient que tous les sports, que ce soit le football ou le rugby, étaient originellement destinés à parfaire l’éducation d’une élite sociale exclusivement masculine. Le sport était ainsi politisé et utilisé à des fins sociétales dans un pays donné, mais aussi à l’extérieur de celui-ci dans la sphère internationale. Dans le premier cas, le sport permettait de valoriser la masculinité d’un groupe d’hommes déterminé parmi ses citoyens (principe de manliness en anglais). Dans le second cas, il s’agissait de démontrer la supériorité d’un État donné sur un autre. Ce fut par exemple le cas lors de la période coloniale avec les tournois du Commonwealth ou, fait plus connu, lorsque Hitler tenta de prouver la supériorité germanique aux Jeux olympiques de Berlin en 1936. Par conséquent, nous comprenons que les discriminations ont historiquement et structurellement fait partie du système sportif, et qu’en vue d’affirmer la domination d’une élite, il fallait quelque peu rabaisser des classes sociales jugées inférieures (entre autres : les classes populaires, les colonisés et le « sexe faible »).

Qui plus est, il évoque la notion de « violence cadrée », ce qui renvoie à la première table ronde pendant laquelle il était question de la canalisation de la violence dans le sport grâce à un système normé. Etant donné que le sport était utilisé à des fins éducatives pour une certaine élite, il n’est alors pas étonnant qu’une jeunesse turbulente en devenir, rabaisse un autre groupe pour mieux se sentir appartenir au sien ou à celui auquel il aspire. Toutefois, la problématique réside dans le fait que ces classes dominantes imposaient leur manière d’être (habitus) à la société civile en lui donnant un caractère universel. Cela rendait acceptable, ce qui est inacceptable aujourd‘hui malgré l’emprise négative que ces comportements pouvaient avoir sur d’autres groupes. Cependant, l’intervenant nous explique que cette manière d’être résulte d’un produit hyper-contextualisé et hyper-genré et qu’un changement de perspective s’impose.

Ce changement de paradigme, la société le demande d’elle-même par effet de mimétisme. Incapables de fouler un terrain, de se vêtir d’un maillot ou tout simplement de s’affirmer, les classes marginalisées vont demander à avoir accès à ce produit universel, qui en fait ne l’est pas. Avec la révolution industrielle et la rediffusion de matchs à la radio et à la TV, le sport fait rêver et une vraie culture sportive s’installe. Les sports collectifs s’invitent dans les quartiers populaires, et aujourd’hui, beaucoup de sportifs viennent de classes peu aisées, ce qui prouve que le sport a su passer d’un outil de domination à un instrument de réappropriation sociale par sa nature fédératrice. Grâce à cette réappropriation, le sport a changé et subi de profondes transformations. Si le milieu de l’EPS a su évoluer, alors pourquoi pas les mœurs ? Là est la question que nous pose l’intervenant, question empreinte d’optimisme, car l’histoire lui donne raison.

 

Pour nous recentrer sur le rugby, bien que ce sport incarne l’idéal de virilité de nombreux hommes et qu’il est empreint d’hétérosexisme, l’intervenant nous affirme que ce sport est en avance sur d’autres au sujet des discriminations de genre. Plusieurs discours publics sur les pratiques sexistes auraient été donnés en public par la Fédération française de rugby (FFR) d’après lui. Ainsi, même s’il est généralement convenu que lorsqu’un joueur est masculin, il devrait avoir une certaine identité de genre et une certaine sexualité, l’assomption systématique d’hétérosexualité s’estompe peu à peu. Par contraste, chez les femmes, l’inverse se produisait. Lorsqu’elles se mettaient à un sport jugé viril, un soupçon de lesbianisme pesait et plane parfois encore sur elles, ce qui est une manière de les discréditer pour avoir transgressé la norme de genre établie. Un vrai travail pour faire évoluer les consciences et traquer les mots favorisant l’hétérosexisme et le machisme est entrepris. Malgré cela, les plus réticents savent utiliser l’humour avec brio pour faire passer certains messages rabaissants. Cette manière de faire permet de se déresponsabiliser de ces propos. Pour S. Ferez, le politiquement-correct aurait peut-être eu une incidence sur l’essor de la pratique de l’ironie. Néanmoins, cela peut s’avérer néfaste, car de la simple taquinerie de vestiaire au calvaire quotidien, il n’y a qu’un pas, comme en atteste l’arrêt brutal du sport de certains athlètes homosexuels. Espérons toutefois que le récent exemple du coming-out du joueur rennais, Jérémy Clamy-Edroux, lui aussi empreint d’humour et de légèreté, puisse faire évoluer les mœurs.

2ème intervention – La lutte contre l’homophobie

Alexandre Leboucher, responsable RSE à la Ligue nationale de rugby (LNR) et ambassadeur du programme Célébrons la diversité, nous a détaillé les raisons qui l’ont poussé à vouloir changer les mentalités sur le terrain. En effet, à la suite de la lecture d’une étude du ministère des Sports classant le rugby comme le sport le plus homophobe de France, il s’en est retrouvé indigné. Pour lui, ce portrait du sport ne correspondait pas à sa propre conception du rugby et à son expérience personnelle avec celui-ci. Selon lui, le rugby véhicule avant tout des valeurs telles que la solidarité, le respect et le courage. Soucieux de l’image que véhicule ce sport, il a voulu entreprendre d’en dresser un portrait plus flatteur. Seulement, ne voulant pas s’arranger avec la réalité, il a jugé bon d’adresser les problèmes actuels et d’éveiller les consciences.

 

Pour cela, rien de mieux que d’agir au niveau des clubs et centres de formation pour libérer la parole sur l’homosexualité. En effet, selon l’étude Oliver Wyman « Rugby et homophobie : quelles réalités ? », 75 % des joueurs reconnaissent que le sujet est encore tabou et 97 % confient ne pas être à l’aise pour parler de celui-ci. Célébrons la diversité se donne quatre ans pour faire bouger les lignes sur le terrain des discriminations dans les domaines suivants : le handicap, l’égalité H/F, le racisme et l’homophobie.

3ème intervention – L’insertion des filles et adolescentes dans et par le rugby

Sanoussi Diarra, président fondateur de l’association Rebonds est dorénavant responsable du programme « l’essai au féminin » dont le but est de promouvoir le rugby auprès d’un public féminin. Il nous explique être très tôt tombé dans la délinquance, et que le rugby l’en a sorti. Ayant eu un effet salvateur sur lui, il a décidé de fonder, en 2004, Rebonds, une association qui permettrait d’offrir aux jeunes en difficulté une voie alternative à travers le sport. Désireux de partager ce que le rugby lui a apporté, un cadre et des valeurs, son équipe et lui ont mis en place le programme « insertion rugby », ciblant la jeunesse des quartiers prioritaires toulousains.

Quatre ans après la mise en route du programme en 2008, environ 3 500 jeunes avaient été sensibilisés au rugby et un bon nombre d’entre eux avaient intégré l’un des 50 clubs partenaires de l’association, un véritable succès. Toutefois, une seule fille faisait partie de ces enfants, faisant prendre conscience à l’organisme d’un problème persistant : la sous-représentation féminine.

L’intervenant y voit plusieurs causes. La première est que les parents sont plus réticents à confier leur fille que leur fils à un groupe d’éducateurs masculins, la seconde est qu’ils peuvent être inquiets que leur fille se mette à un sport plus violent et soit confrontée à une équipe masculine, la troisième étant que la culture des clubs et les infrastructures ne se prêtent pas forcément à l’intégration féminine. En vue de féminiser une équipe, un des prérequis était de restructurer les clubs partenaires et l’association pour mettre en confiance les parents et les jeunes filles. Par exemple, d’un point de vue matériel, prévoir un vestiaire féminin. D’un point de vue émotionnel, intégrer plus d’éducatrices sportives.

Cependant, Rebonds ne souhaite pas créer des espaces clairement féminins et masculins, mais à favoriser la mixité sociale, car, contrairement à notre intervenant précédent dont l’objectif premier était de transformer les valeurs du rugby sur le terrain et en club, le but de S. Diarra est surtout de changer les comportements à l’extérieur du terrain en utilisant le sport comme moyen éducatif. Ainsi, bien loin de vouloir enfermer les jeunes filles dans une bulle, il souhaite leur donner une structure qui leur permettra de s’affirmer dans les quartiers et de prendre confiance en elles à l’école. Les jeunes garçons sont, selon lui, plus expressifs et assertifs quand ils sont contrariés (expression de colère, turbulence, ressort à la délinquance) alors que les jeunes filles sont plus discrètes, ce qui rend plus difficile de déceler leur mal-être au quotidien.

L’objectif de « l’essai au féminin » est d’arriver à rééquilibrer la présence féminine et masculine dans la pratique du sport. Pour cela, il faut donner aux jeunes filles le goût de jouer au rugby et de rester dans les clubs. Cela passe forcément par une certaine aisance à évoluer dans un milieu fondamentalement masculin et par une certaine confiance en soi. Un ajustement structurel s’opère pour favoriser leur intégration, mais une transformation des joueuses en question est également nécessaire.

Au lieu d’induire de la différence entre garçons et filles, les éducateurs visent à favoriser l’estime personnelle des joueuses et à modifier le regard des garçons, qu’il s’agisse de jeunes joueurs, du père ou du grand frère d’une jeune fille. Les solutions retenues ont été de faire des entraînements supplémentaires féminins, non pas au club, mais aux yeux de toute la population des quartiers, le soir après l’école. Cela donne alors confiance aux jeunes joueuses et démontre aux garçons ou aux parents récalcitrants que leurs filles sont autant capables que les autres et qu’elles sont bien traitées par le personnel éducatif. Ainsi, les représentations erronées du sport s’estompent, un nouveau regard est porté sur ces filles et de nouvelles interactions se créent. La logique de Rebonds est peut-être contre-intuitive pour certains, mais « faire plus de féminin pour mieux revenir à la mixité » semble porter ses fruits. En effet, aujourd’hui, elles sont 30 à être licenciées dans des clubs partenaires contre une seule en 2008.

 

Ainsi, donner une attention particulière aux jeunes filles permet de leur donner la confiance et le courage nécessaires pour persévérer dans le rugby malgré la surreprésentation masculine et d’intégrer un club par la suite. Créer plus de volume féminin a un effet de levier positif dans les clubs et les QPV (quartiers prioritaires de la politique de la ville). D’une part, faire des entraînements supplémentaires qui attirent les filles permet de les envoyer en petit nombre dans les clubs partenaires, rassurant de fait enfants et parents. D’autre part, en dehors du terrain, les jeunes garçons sont habitués à voir les filles entreprendre les mêmes activités qu’eux, leur enlevant ainsi de la tête des stéréotypes genrés, ce qui les invite à s’intéresser et à se mélanger à elles. Mieux considérées et plus confiantes sur les bancs de l’école et dans la vie courante, ces jeunes prennent conscience de leur potentiel. En guise de conclusion, l’intervenant insiste sur la nécessité du programme « l’essai au féminin » pour le succès du projet global « insertion rugby ».

3ème table ronde 17h30-18h45

Rugby, discriminations raciales et reconstruction des mémoires

Le rugby, du fait de ses origines britanniques, puis son développement en France, s’est structuré dans le cadre d’États coloniaux ou post-coloniaux, dont les sociétés ont été ultérieurement touchées par l’accession des peuples à leur souveraineté et par des traumatismes collectifs et individuels spécifiques, qui les ont profondément marquées. S’il a acquis une certaine forme d’universalité, le rugby reste parfois marqué par son environnement historique et ses origines « élitistes ».

Néanmoins, la pratique du rugby a également été parfois associée à des mécanismes de réparations historiques et de reconstruction sociale. S’intégrant dans ce que Louis Joinet a désigné comme des « garanties de non-répétition », le rugby est devenu un symbole de réconciliation et de reconstruction collective. L’exemple de l’Afrique du Sud s’impose ici, tant la transformation de l’équipe nationale, instrument de la dictature raciste, en un symbole de réconciliation raciale à partir de 1995 s’inscrit dans l’histoire de la justice transitionnelle. Cette problématique concerne cependant la question plus universelle du statut des peuples autochtones au sein de sa pratique. Le débat ouvert par la campagne Black lives matter s’est exprimé au sein du rugby britannique, touchant même l’un de ses symboles avec l’interrogation sur le « Swing low, Sweet charriot », qui résonne régulièrement dans les tribunes du stade de Twickenham.

1ère intervention – Le rugby en Afrique-du-Sud : du racisme à la réconciliation

Julien Migozzi, enseignant chercheur à l’université d’Oxford, docteur en géographie économique et joueur de rugby amateur, explore les liens entre ségrégation raciale et pratique du rugby, qu’ils soient passés ou présents. Ayant effectué une thèse sur la ségrégation et la stratification sociale au Cap, il est capable de porter un regard historique et scientifique sur la transition démocratique qui s’est opérée après 1994 en Afrique du Sud et sur son impact sur la pratique du sport.

Sachant que dans un pays composé à environ 80 % d’hommes noirs, l’équipe nationale de rugby comprend toujours 60 % de joueurs blancs, et ce, plus de 30 ans après l’instauration de la démocratie, nous sommes en droit de nous demander si le sport a réellement rompu avec sa culture afrikaner ou si la ségrégation raciale a véritablement reculé. L’intervenant nous explique qu’en Afrique du Sud, il existe deux types de jeu : le jeu amateur et le jeu professionnel. Le jeu amateur a historiquement toujours été et continue d’être pratiqué par toutes les ethnies et toutes les classes sociales. Le rugby est un sport populaire comme en attestent les 640 000 licences recensées par les clubs locaux. Ainsi, ce jeu se retrouve de la cour d’école à l’université, du terrain prestigieux au quartier du coin. Son objectif est simple. Il s’agit de se défouler et de partager un bon moment entre collègues. Le rugby professionnel, à l’inverse, a une autre visée par sa nature médiatisée. Il sert à véhiculer des messages ou à créer des symboles forts, comme la supériorité d’un groupe social ou racial ou, au contraire, la réconciliation entre communautés. Nous avons tous en tête la célèbre poignée de main entre feu président Nelson Mandela et le capitaine François Pieenar après la victoire des Springbokke (équipe nationale) contre les All Blacks à la coupe du monde de 1995. Toutefois, comme évoqué lors de la table ronde précédente, le rugby était aussi utilisé comme un outil de domination coloniale, l’Afrique du Sud ne faisant pas exception. 

Historiquement, nous informe l’intervenant, le rugby était pratiqué par tous dès le XIVe siècle et le jeu noir produisait même plus de joueurs (leur poids démographique étant supérieur). Quoi qu’il en soit, par le passé, il existait des fédérations de noirs, de métis, de blancs anglophones ou afrikaners. Néanmoins, après avoir gagné les élections générales sud-africaines de 1948, le Parti national met en place le système législatif de l’apartheid comme solution pour régler les problèmes raciaux et maintenir la prédominance de la population blanche sur les autres groupes raciaux. Le rugby va alors être intégré dans le plan politique des afrikaners comme outil fédérateur et de distinction identitaire. De fait, les autres groupes vont être invisibilisés et la fédération blanche mise au premier plan. A partir de là, le jeu deviendra blanc et élitiste. Elitiste, il le restera, car comme nous l’explique M. Migozzi, les voies d’accès à l’équipe nationale restent restreintes et seulement accessibles à un milieu bien particulier. Même si le rugby est pratiqué dans la plupart des écoles et universités, seules les plus prestigieuses, anciennement destinées à l’élite afrikaner disposent de centre de formation et de détection adéquats, tremplins vers l’équipe nationale. Et même si ces écoles sont aujourd’hui ouvertes à toutes et à tous, la ségrégation se fait par l’argent, car elles sont onéreuses. Ainsi, la ségrégation raciale s’est mue en ségrégation sociale. Toutefois, les populations noires étant les plus pauvres d’Afrique du Sud, cette discrimination reste indirectement raciale. Des joueurs tels que Siya Kolisi ont dû bénéficier de bourses pour intégrer ce type d’école. 

Autre point que nous révèle l’intervenant, il est impossible que la population blanche domine à nouveau la scène politique par son faible poids démographique (4,6 millions de blancs sur 59 millions d’habitants au total). Sachant cela, la population afrikaner a voulu conserver une chose : sa culture. Etant fortement liée au rugby, ils ont tout fait pour garder la main sur le sport et conserver un semblant de force identitaire. La fédération sud-africaine de rugby existe depuis plus de 100 ans dans le pays alors que la démocratie y est installée depuis une trentaine d’années, ce qui nous fait comprendre que l’histoire coloniale est encore récente et que l’égalité raciale a encore du chemin à faire.

 

2ème intervention – témoignage sur la ségrégation sportive

Serge Blanco, considéré comme l’un des meilleurs joueurs français de tous les temps, et même l’un des plus grands joueurs de l’histoire du rugby mondial, est venu nous parler de l’une de ces 93 sélections, celle d’Afrique du Sud en 1980 lorsque l’apartheid était encore en vigueur.

Au moment des faits, il pensait avoir été sélectionné par la FFR pour sa couleur de peau. La fédération était, en effet, soumise à des pressions de la part de l’opinion publique qui l’invitait à ne pas effectuer de tournée en Afrique du Sud en raison du boycott général contre le régime de l’apartheid. Désireux de dissiper ses doutes, S. Blanco confronte Albert Ferasse, président de la FFR à l’époque. Ce dernier lui avoue l’avoir sélectionné, d’une part pour ses compétences, mais de l’autre, pour sa couleur de peau, car la Fédération était désireuse de porter un message : celui de l’importance d’une équipe multiraciale. S. Blanco accepta, car le message avait du sens à ses yeux.

Une fois sur place cependant, il expérimenta l’oppression du régime afrikaner. Par exemple, lorsqu’il entrait dans un magasin destiné aux blancs, les clients s’arrêtaient et le dévisageaient. Première transgression. De même, pour l’accès aux toilettes réservées aux divers groupes raciaux. Toutefois, lorsqu’il se mettait à parler français, les gens l’excusaient puisqu’ils savaient que les us n’étaient pas les mêmes en Europe. La seconde transgression passa moins. S. Blanco, présent sur un terrain de cricket, avait décidé de s’asseoir sur un banc destiné aux blancs. Le jeu s’arrêta et les tensions montèrent. Il ne céda pas et ne se fit plus embêter, mais la situation était, selon lui, vraiment oppressante. A tel point qu’il ne désirait pas forcément retourner dans ce pays. Il y retournera encore une fois en 1981 avec l’équipe de France. S’entraînant avec des joueurs noirs, l’équipe française envoyait un message fort au gouvernement sud-africain, celui de l’unité nationale.

  1. Blanco ne retournera toutefois pas avant longtemps en Afrique du Sud après cette tournée, car un évènement le blessa fortement. En effet, lors d’un match contre l’équipe sud-africaine, le premier joueur non-blanc, Errol Tobias lui a craché dessus après un plaquage. Jouant pour dépasser l’apartheid, un adversaire par le jeu, mais ne restant pas moins « un confrère » s’adonnait aux pratiques de l’oppresseur, incompréhension et déception ont envahi la psyché de notre joueur français. D’autant que M. Ferasse avait, par le passé, proposé à M. Tobias d’intégrer l’équipe des bleus lorsque la ségrégation empêchait ce dernier d’intégrer l’équipe des Springbokke.
  2. Migozzi reprit la parole pour expliquer au public que E. Tobias était un joueur métis du
    Cap et que ces derniers (Coloured ou Half-Blood en anglais) bénéficiaient de certains privilèges par rapport aux noirs de « pure souche » connus sous le nom de Full-Blood. Tout comme E. Tobias, il fut pour des joueurs comme J.P. Pietersen, Chester Williams ou Bryan Habana plus facile d’intégrer l’équipe nationale grâce à leur statut de Coloured. Il continua par nous dire que certains métis abondaient totalement, dans le sens du système, par peur de perdre leurs pseudo-privilèges comme leur droit de vote partiel (où une voix de métis comptait pour une personne, tandis qu’une voix d’afrikaner comptait comme 4) ou leur acceptation sociale (favoritisme sportif, scolaire, etc.). Il expliqua le comportement de E. Tobias comme une forme d’aliénation sociale ou de « syndrome de Stockholm » où l’oppressé cautionne le comportement de l’oppresseur et va même jusqu’à l’imiter pour conserver sa place dans la hiérarchie raciale, même si cela implique de renier une part de soi et/ou de ses origines. 

Migozzi finit par une observation personnelle. Dans la psychologie afrikaner, il est courant de suivre les règles, et même si certains n’étaient pas forcément des racistes convaincus, ils suivaient l’ordre établi sans remise en question. Les « transgressions » de S. Blanco ont choqué la société, mais n’ont pas donné lieu à une réprimande. Il était également important de bousculer les normes en vigueur et de montrer que le jeu multi-ethnique était possible et commun ailleurs. Il fallait, par conséquent, bousculer les règles établies, car l’apartheid n’était rien de plus qu’une législation, certes oppressante et du quotidien, mais elle ne tenait qu’à des conceptions idéologiques bornées, non plus en adéquation avec le monde de son époque, et comme toute « bonne légalisation », elle se devait d’évoluer avec son temps et de muter vers un régime de transition. Autrement, après le boycott, l’autarcie et une révolution sanguinaire auraient suivi. La FFR et S. Blanco ont, par conséquent, tenté de faire évoluer les mentalités vers le mieux, ou a minima d’envoyer un message au gouvernement de Pieter Botha, lui donnant à réfléchir.



3ème intervention – Rugby et peuples autochtones : l’intégration des joueurs fidjiens en France

Julian Vulakoro, fidjien et ancien centre du Racing 92, est venu présenter son association : la French Fijian Classic Association dont le but est de mieux intégrer les joueurs qui arrivent en France Métropolitaine ou pour aider les anciens joueurs à se reconvertir après leur carrière. En effet, il existe selon lui de grandes difficultés à l’intégration des îliens sur le continent. La principale raison serait la différence culturelle et l’éloignement par rapport à sa famille lors de l’arrivée en ville. Vivant en communauté dans des petits villages et proches de leur famille, ils n’ont pas l’habitude de la solitude et de l’individualisme. Ce mal-être est bien souvent canalisé à travers la consommation d’alcool et de drogues faisant mauvaise presse aux Fidjiens, ou pire, menant à des évènements dramatiques. Il nous explique que les problèmes n’arrivent pas sur le terrain ou lorsque les joueurs sont en activité, mais en dehors ou en fin de carrière, lorsqu’ils ne sont plus cadrés ou entourés d’un groupe social. Sans sentiment d’appartenance et seuls avec leurs pensées, les dérives se produisent. Comprenant ces mécanismes, notre intervenant a décidé de fonder une structure offrant cadre et sérénité à ses compatriotes. Son but étant de faire comprendre à ses comparses que la vie en Europe n’est pas simple, qu’il y a des pièges à éviter, et qu’il est possible de réussir à condition de faire correctement les choses. Sa motivation ? Pouvoir redonner à la France ce qu’elle lui a donné : une opportunité et du rêve. Pour cela, quoi de mieux que de pousser les joueurs sur la sortie à intégrer un petit club local pour partager leur expérience du rugby ? Ainsi, bien qu’ayant un pied dehors, ces derniers restent dans la grande famille des rugbymen et ne se retrouvent pas démunis. Le sport peut finalement se résumer à : la solidarité, le respect et l’entraide. 

Julian Vulakoro, fidjien et ancien centre du Racing 92, est venu présenter son association : la French Fijian Classic Association dont le but est de mieux intégrer les joueurs qui arrivent en France Métropolitaine ou pour aider les anciens joueurs à se reconvertir après leur carrière. En effet, il existe selon lui de grandes difficultés à l’intégration des îliens sur le continent. La principale raison serait la différence culturelle et l’éloignement par rapport à sa famille lors de l’arrivée en ville. Vivant en communauté dans des petits villages et proches de leur famille, ils n’ont pas l’habitude de la solitude et de l’individualisme. Ce mal-être est bien souvent canalisé à travers la consommation d’alcool et de drogues faisant mauvaise presse aux Fidjiens, ou pire, menant à des évènements dramatiques. Il nous explique que les problèmes n’arrivent pas sur le terrain ou lorsque les joueurs sont en activité, mais en dehors ou en fin de carrière, lorsqu’ils ne sont plus cadrés ou entourés d’un groupe social. Sans sentiment d’appartenance et seuls avec leurs pensées, les dérives se produisent. Comprenant ces mécanismes, notre intervenant a décidé de fonder une structure offrant cadre et sérénité à ses compatriotes. Son but étant de faire comprendre à ses comparses que la vie en Europe n’est pas simple, qu’il y a des pièges à éviter, et qu’il est possible de réussir à condition de faire correctement les choses. Sa motivation ? Pouvoir redonner à la France ce qu’elle lui a donné : une opportunité et du rêve. Pour cela, quoi de mieux que de pousser les joueurs sur la sortie à intégrer un petit club local pour partager leur expérience du rugby ? Ainsi, bien qu’ayant un pied dehors, ces derniers restent dans la grande famille des rugbymen et ne se retrouvent pas démunis. Le sport peut finalement se résumer à : la solidarité, le respect et l’entraide. 

débat : parler de rugby au féminin 20h30-21h30

La place des femmes est devenue aujourd’hui une question centrale et le rugby est également concerné par ces débats. Longtemps limitée à la pratique masculine et à une certaine culture « viriliste », ce sport s’ouvre de plus en plus, sur le plan tant du jeu que de son environnement. Au-delà même des questions de parité et d’égalité au sein des clubs et des équipes, des campagnes ont été conduites, parfois avec le soutien de l’ONU, pour pratiquer le rugby, un instrument d’égalité et de respect dans l’ensemble de la sphère sociale. De la Nouvelle-Zélande à l’Afrique, de nombreuses opérations et organisations ont mis en lumière le rôle du rugby dans la reconnaissance des droits des femmes et de leur position sociale. Cette problématique, qui est l’un des axes majeurs de l’action de l’IFJD, devait être intégrée dans ce forum. Nous avons souhaité convier des femmes joueuses de rugby de haut niveau, mais aussi des journalistes, pour témoigner de la réalité de leur pratique et de leur ressenti. Cette invitation fait notamment suite au documentaire Je ne suis pas une salope, je suis journaliste et à la publication de la tribune « Occupons le terrain », publiée dans Le Monde, le 21 mars dernier.

Amaia Cazenave, spécialiste de rugby à Radio France, Karine Deroche, journaliste Rugby à France Télévisions et Pauline Waag, rédactrice en chef de Healthy Fit magazine et de WOD magazine ont pris part à ce débat.

Amaia Cazenave, ayant pris part au documentaire Je ne suis pas une salope, mais journaliste, sorti en 2021, de Marie Portolano, sur le sexisme et la place des femmes dans le journalisme sportif, elle nous explique qu’être femme dans ce milieu est difficile, notamment dû à l’illégitimité du « sexe faible » pour parler du sport, activité par excellence viriliste. En effet, il existerait un droit tabou masculin pour parler d’activités sportives et physiques. Malheureusement, lorsque les femmes transgresseraient la norme implicite, cela serait mal vu par leurs confrères. Insécurité, jalousie, peu importe, la femme serait de trop comme en attestent les nombreux commentaires misogynes ou les insinuations sexuelles que subissent fréquemment ces journalistes.

Pour Karine Deroche, cela découlerait du fait que les femmes sont avant tout représentées dans la conscience de beaucoup comme objet sexuel. Ainsi, beaucoup de femmes ne seraient pas recrutées pour leurs connaissances du sport, mais pour leur physique. Lorsqu’elles sont performantes dans leur métier, elles sont accusées d’avoir consenti à des faveurs sexuelles pour arriver à leur poste (hormis si elles sont d’anciennes sportives de haut niveau) ou alors si elles sont peu convaincantes aux yeux du public, elles sont accusées des mêmes pratiques ou d’avoir été sélectionnées à cause du désir de féminisation des effectifs de certains journaux (respect de la parité H/F). Par conséquent, quoiqu’elles fassent, ces journalistes sont toujours définies par leur genre, peu importe leur degré de performance. Cela découragerait un grand nombre de femmes qui tenteraient de se lancer dans cette profession à majorité masculine. Comme en attestent les chiffres donnés par A. Cazenave, il n’y aurait que 13 % de journalistes sportifs féminins dans le milieu, démontrant une nette sous-représentation de femmes.

 

Pauline Waag, elle, n’est pas tout à fait d’accord et pense qu’il s’agit d’un problème de génération, qui est en train de se résorber petit à petit. Ce constat viendrait du fait que le sport est un conservatoire de la masculinité au sein duquel certains campent sur leur position. Cependant, avec l’ouverture du sport aux femmes, la démocratisation et l’accessibilité des pratiques, les femmes, malgré leur différence de gabarit et de force, donnent à voir au monde qu’elles peuvent, elles aussi, bien jouer et mettre l’accent sur la technique, remontant de fait leur légitimité à concourir et à parler de sport aux yeux de certains et certaines. Son analyse est quelque peu similaire à celle de A. Cazenave, à l’inverse que cette dernière adopte une attitude plus pessimiste que sa consœur. 

 

Quoi qu’il en soit, toutes s’accordent à dire qu’être femme en milieu sportif sous-entend de constamment devoir faire ses preuves, de toujours faire plus et d’arriver à tolérer la critique et à esquiver les rapports sexués. Toutes s’accordent également à dire que le jeu en vaut la chandelle puisqu’elles vivent de leur passion et sont épanouies. Elles regrettent cependant le sexisme endémique au milieu et désirent faire lumière sur le harcèlement sexuel bien réel. S’il ne l’était pas, le documentaire de M. Portolano n’aurait jamais vu le jour et son départ de France TV n’aurait pas occasionné une enquête interne. Cette réalité est bien dommage. Espérons que les mentalités changent au plus vite avec l’aide de reportages comme celui-ci et de tables rondes, qui ont le mérite d’étudier ce qui n’est pas conventionnel et de donner la parole à celles et ceux que nous n’entendons que trop peu.

A voir aussi